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PUSHKAR : La foire aux chameaux

Je suis arrivé à Pushkar couché sur la charrette d’un vendeur de fruit. Il a poussé ses trois mauvaises pastèques, sa salade, ses choux et m’a doucement étendu, la tête sur mon sac. J’devais avoir la mine pâle parce que les mouches m’ont même préféré aux pastèques.

Puis il m’a fait traverser la ville, ce chaos merveilleux, en contre-plongée, la tête sous le menton des vaches, sous le sein des femmes, sous l’aisselle des chameaux. Parce qu’à l’autre bout de la ville, aux portes du désert, dans le crépuscule, les chameliers de toute l’Inde s’étaient réunis pour vendre leurs bêtes.

« Notre patrie est l’exil, chantent-ils. Dieu nous a condamnés à errer ». Tous les gitans de la planète seraient originaires de ce désert du Rajasthan avant d’avoir migré vers l’ouest il y a plus de mille ans. On les dit de Bohème (bohémiens) ou d’Egypte (gitans, gypsies) mais ils disent n’avoir pas de patrie. On les dit parfois chrétiens ou athées, mais ils refusent de partager le secret de leur culte.

Autour du feu, ils ne font qu’une famille. Une réclusion d’intouchables, de hors castes à peine considérés comme humains. Le matin déjà, les pierres transpirent. La vie perle des regards, à peine cachée sous les masques de sel et de sable. Les gosses savent déjà mâter les chameaux sans hésitation. Les gosses jurent déjà comme leurs parents, d’une voix rêche et sanguine, d’un ton sauvage qui laisse sans réplique. Et le soir, ils chantent avec la même voix, grave et pourtant si légère. « Vous voulez de la musique gitane, me dit l’ancêtre de la famille, alors on vous en donne, on la parodie à l’envie. Mais personne ne connaît la vraie musique gitane, elle ne se joue qu’entre nous, lorsque le monde nous a laissés. »

Le jour qui se racle la gorge

La ville meugle

Et je bourdonne

Ils semblent vivre comme le bœuf

Pousse son sillon

Moi je n’ai pas de piste

Mais je laisse des traces

Pour me persuader que j’existe

Dans ma main ouverte

Des grains de sable disséminés par le vent

Pourtant je ne peux pas la fermer

Ma main

Je ne peux plus

Réveil à côté de deux pastèques. Pas de trace du maraîcher. Une chambre de pisé perdue dans le désert. Une barrière de silence entre deux mondes. Quelques kilomètres dans mon dos, la Foire qui n’avait pas encore réellement débuté – le bus était effectivement rapide – et face à moi, des chameliers qui venaient de toute l’Inde pour vendre leurs bêtes.

Trois jours que je les regarde s’installer sur les dunes, essayer une monture, chauffer le thé, dormir sous les étoiles. Trois jours que j’écoute ce que cette maladie doit m’apprendre. J’ai appris à être malade, à l’être à plein temps, consciencieusement. Elles font partie de la vie, les maladies, et ne nous assaillent pas au hasard. Les couper à la racine, les enrayer à coups de médicaments ou les nier, c’est en perdre l’enseignement. La mienne disait : « Tu as encore voulu voyager trop vite ». Et puis il n’y a pas véritablement de temps perdu. Chaque être humain produit la même quantité d’énergie pour se construire ou se dissoudre. Pour se disperser ou s’unifier. 24 heures par jour de hasard qu’il s’agit simplement de goûter au mieux : c’est peut-être aussi simple que ça. Autant tirer le meilleur de ce carrousel d’émotions. Pour l’instant, le mieux à faire est encore de regarder mourir le désert sans un mort. La nuit bave sur ce désert bleu de lune. Les silhouettes disparaissent dans le crépuscule. Ne restent que les grelots aux pieds des chameaux qui annoncent l’arrivée des caravanes. Un vent chaud et muet. Une pastèque qui m’explose sur le genou comme un soleil.

Chaque action a son rythme. Le brusquer c’est l’avorter. Je ne veux plus élever des poules en batterie, travailler au forceps. Plus de création transgénique, hypertrophiée, dopée. Je veux laisser les choses éclore.

Et pourtant, demain matin, au plus tôt, je partirai. Je partirai je veux ne pas y rester pour de bon, demain, je partirai. Trop peur de réaliser que c’est d’ici que je viens, ici que je dois errer aussi.


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