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Haut Mustang 7

Envie de prier… ou de pleurer


Pour avoir suivi cette antique carte qui indique des raccourcis inexistants, je suis descendu à 4800m pour m’apercevoir que le gué bien indiqué sur la carte était un canyon infranchissable – un canyon quoi ! Remonté à 5400 m pour redescendre à nouveau dans la vallée parallèle où, cette fois, une simple falaise m’attendait. Je sens mes muscles harceler chaque cellule pour un peu d’énergie. Et là, c’est l’instant où il faut grimper encore, le souffle court, à coup de trois pas, et pour des heures encore. C’est l’instant où on en veut au monder entier et à soi surtout. L’instant où l’on voudrait prier… ou pleurer. Mais j’ai désappris les deux, alors je marche, rampe dans la caillasse abrupte, mon sac retombant sur la nuque, m’envoyant balader de gauche et de droite à chaque coup de rein. Trente kilos de matériel pour tout enregistrer scrupuleusement comme on épinglerait des papillons : batteries, micros et presque plus de nourriture. Orgueil, naïveté, bêtise. Les cavaliers du dernier village m’avaient pourtant averti : « Jamais entendu parler de ce raccourci l’ami ! ». Ici, la tradition orale prévaut encore sur la science. Et cette carte compte décidément moins que les conseils du voisin qui vient de passer cette crue, de traverser cet éboulis. Mais je viens d’un monde de sciences moi, et là encore, j’ai eu tort. Il me faut revenir sur mes pas et retrouver, demain sans doute, le dernier village où je ne chipoterai pas sur les lentilles cette fois. Si je marche bien, cette nuit, je pourrai dormir à nouveau dans cette grotte où j’ai pris mon dernier repas, hier je crois…

les nuits corsaires

ça se bouffe quand elles viennent

un doigt de poison

la vie on the rock

Je pisse sur des poissons

Qui se saoulent

Aux médocs

La licorne de prouve bave

Des sirènes sur le pont

La tempête qui me lave

Pour de bon

Ca commence ici, maintenant

Suivre la rivière asséchée au creux des canyons, entre les falaises, les cheminées. En haut, la lumière fuse entre les piliers de sable, les nuages défilent en accéléré sur les cimes. Atteindre ces crêtes et les longer, de canyon en canyon, jusqu’à la falaise. Le passage est juste assez large pour un pied humain. De chaque côté le sable fond au ralenti sur des centaines de mètres. Une lanière de cuire de yak permet de redescendre dans la falaise jusqu’aux grottes qui sont une trentaine de niches troglodytes désertées depuis un millénaire. Dans la mienne, il doit rester un fond de riz et ces trois vieilles pommes de terre qui ne me sembleront plus si vieilles aujourd’hui.

Quelques mètres en aval, près du monastère perché dans la falaise il y a cette autre grotte d’où sort parfois un chant. L’entrée est barrée par une traverse de bois et un moine y passe sa retraite. Selon la tradition, les moines s’isolent trois ans, trois mois et trois jours sans se couper un poil ni un cheveux. J’ignore qui ravitaille celui-ci, mais je sais que si la faim me tenaille trop, il me faudra le déranger. Deux d’entre eux on recouvert de fresques les murs de ma grotte : le premier au XIIème siècle sans doute, le seconde au XIVème. Assis en tailleurs, ils avaient aussi pour méditation cette succession infinie de plans, ce champ de cheminées rouges pointant vers le ciel sur des kilomètres, puis ces collines de sable ocre, ces falaises de sang, les autres collines coiffées de glace à 8000 mètres, les Annapurnas, le Daulagiri.

Diarrhée, pas faim.

Comme un roi

Je trône sur le toit du monde

Les culottes en bas

Sur mon épaule, entamant son repas, ma puce pense de même.

Haut Mustang 6

Lo Manthang


Aujourd’hui, la faim n’est plus une douleur physique, mais bien morale. Sur cette carte farfelue qui m’a perdu dans les montagnes du Mustang cette dernière semaine, je vois que j’approche de la capitale : Lo Manthang. Au fil des pas, ce Royaume Interdit auquel je rêve depuis des mois se transforme lentement en montagnes de saucisses, caisses de bières tibétaines, lard gras à souhait, pain de seigle – et là je vois bien que je déconne. « On ne prie pas le ventre vide », postulait le Guru Nanak qui instaura des repas gratuits et à volonté pour tous ses fidèles sikhs en Inde. Quand le ventre envahit l’esprit, il n’est plus de place pour rien. Et là, à quelques heures de descente encore, je la vois déjà cette capitale. « Lo Mantang, 3’880 mètres, enceinte bâtie au XIVième siècle, dit la carte. 800 habitants, dont 500 moines tibétains ». Le Tibet avant les Chinois, celui des yaks et du bouddhisme originel, celui des livres et de mes rêves, celui du véritable repas que j’attends depuis des jours (saucisses, bières, lard gras à souhait – oui, je l’ai déjà dit, mais bon !). Vu d’ici, ce n’est même pas un village : un monastère rouge qui marque le centre de la capitale et des mâsures qui se confondent avec le sable.



À peine passés les murs de la citadelle, les moines m’ont invité à partager une de leur cellule. J’aurais adoré, mais pour l’instant, je rêvais de boustifaille (saucisses, bières, lard gras à souhait…), d’orgie et de plaisirs bien terrestres qu’ils auraient été incapables de m’offrir, ces bons moines. Juste en face, dans la maisonnette de boue qui se prétend « hôtel », il y a une grand-mère aveugle et bavarde, une belle jeune femme qui désire apprendre l’anglais, et des enfants qui, eux, ont juste appris à manger. Respectant l’ordre, je m’assieds à côté du dernier et attend ma potée.

Pendus au plafond – pour Noël sans doute –  des guirlandes de viande sèchent. La bière chinoise coûte la moitié de la népalaise. L’essentiel vient d’ailleurs de la Chine – plus de la Chine que du Tibet, culturellement parlant – et les cuisines s’emplissent de thermos chinois, lessives chinoises, draperies chinoises.

Les prix ont triplé, parfois décuplé tout au long de la route, car tout ce qui n’est pas produit localement – c’est à dire presque tout – vient à dos d’homme : poules, bières, sucre, pâtes, tuyauterie, papier, casseroles… La douche n’est pas non plus un produit local. Les tibétains s’en servent donc avec parcimonie. Ils disent se laver trois fois par vie : à la naissance, à leur mariage et après leur mort avant d’être offert aux vautours. Mais bien peu parviennent à véritablement distancer leur naissance de leur mort. Beaucoup de femmes meurent en couche – l’hôpital le plus proche est à 5 jours de cheval – et les nourrissons survivent rarement à la rudesse du climat. Alors les rescapés du Mustang sont de solides fermiers gouailleurs au poumon large, à la peau tannée, prêts à tout pour la consumer gaillardement, cette vie.

Haut Mustang 5

LA LUNE en longue exposition


Haut Mustang 4

PERDU SUR LA LUNE

Jour ???

Je paierai cher pour rencontrer Mr. Paolo Gondoni. Grâce à lui et à ses cartes médiévales, je suis parfaitement perdu. Merci Mr. Gondoni, sans vous je n’aurai sans doute jamais traversé ces canyons fascinants. Si maintenant, sur votre carte farfelue, vous pouviez m’indiquer le moyen d’en sortir, ou l’adresse d’un bon lit, voire d’un peu de nourriture à glaner… parce qu’ici, c’est le désert ! Le désert depuis trois jours déjà.

Ce dernier mois de marche, j’ai perdu pas mal de poids, mais je me sens bien, au fond, au cœur de l’oignon. Parce qu’autour, je pèle couche par couche. Sur le nez et les oreilles, il ne doit bientôt plus rester que le cartilage – quelle idée de m’être rasé le crâne à Varanasi ! Le fameux vent du Mustang m’a complètement desséché. C’est lui qui doit inspirer les chevaux. Les nuages galopent de même de montagne en montagne, balayant leur ombre sur les monts comme une traîne jusqu’au Tibet.

Des collines lunaires, puis les montagnes à la Gaudi, falaises rongées par le vent qui deviennent canyons titanesques, faisceaux coniques de gravas, châteaux de sable construits par les titans, temples d’esprits invisibles que la mer a lavés, jadis, en laissant des traces de corail, de fossiles, de monde englouti. Royaume sous-marin où les flots sont devenus vent à 5000m.

14 h, Une puce

un vautour qui me lorgne en coin

une licorne

belle journée pour se perdre

J’ai rangé, je ne sais jamais où, cette puce que je conserve depuis la paillasse du dernier village. Je la nourris du mieux que je peux et on bavarde, quand elle veut, quand le vent n’emporte pas nos paroles. On bavarde un peu pour ne pas trop se sentir seuls.

Haut Mustang 3

LE ROYAUME INTERDIT

« Royaume Interdit du Mustang, bastion reculé de la culture tibétaine traditionnelle, le Haut Mustang est nommé Royaume Interdit en raison de son inaccessibilité. », dit la carte de Mr. Gondoni.  Moi, ça fait trois ans que j’en rêve. Même si ces hautes vallées de la frontière tibétaines ont été ouvertes aux rares voyageurs depuis peu, les permis demeurent cependant aussi onéreux que difficiles à obtenir. Si je pouvais trouver un groupe ou une caravane à laquelle me rallier, je pouvais traverser légalement le Haut Mustang en dix jours : « Un mois ? Impossible ! répétaient ces bureaucrates qui vous extorquent 1000 roupies à chaque requête. Dix jours, c’est le maximum autorisé. Et c’est pour votre bien : ces terres oubliées ne sont pas faites pour les voyageurs solitaires. Il vous faut 15 mules et un guide officiel. Compris ? » Pas vraiment, non, m’enfin…

Jour 15, sans porteurs ni mules.

J’ai beau tenté de relier ce paysage à un souvenir, mais rien ne vient. Peine à imaginer que ce paysage lunaire soit bien réel, et que je le traverse depuis trois jours, moi, petit Suisse paumé dans ce monde trop vaste.

Au creux des canyons et des falaises, dans ce petit village sans nom, les villageois quittent leurs champs de blé pour regagner leur maison de boue. Sur le toit, on conserve précieusement le bois pour les festivités et brûle plutôt le crottin. On allume le poêle avec celui du cheval, plus inflammable, puis bourre avec celui des chèvres, plus calorifère. Avec une louche, la maîtresse de maison puise dans un jerricane rempli de ces petites boules noires – folle envie de maltesers. Le fromage de yak sèche près de la fenêtre, sous des guirlandes de viande maigre. Sur la table, un pot de chambre où l’orge termine à peine sa fermentation qu’il est servi à toute la tablée.

Ces tibétains ont le bonjour timide mais la main leste à remplir les verres. Emmitouflé dans cinq couvertures, un nouveau-né tout sale m’inspecte du coin de la pièce. – Oui, volontiers encore un peu de cette bière ! – Et dehors, le vent frappe à la porte sans se lasser. Il n’y qu’à rester dehors, je le rejoindrai bien demain. Ce que ce vent est épuisant. Ce que les femmes sont belles. Même la maîtresse de maison, avec ses 50 ans, a conservé un regard si curieux, si espiègle. Dans un vieux tube de bambou, elle mélange du thé, du sel et du beurre de préférence rance pour ajouter du goût – et j’ai tant besoin de graisse ces jours. Elle a le rire leste et entretient un parterre médiéval de petites vieilles  parfaitement momifiées. Le soleil et le sable les ont tannées. Le vent a dû les sécher, mais qu’est-ce qui leur a ôté leurs dents ?

Ils semblent vivre comme le bœuf

pousse son sillon

Moi je n’ai pas de piste

je tente de laisser des traces

pour me persuader que j’existe

Dans ma main ouverte

des grains de sable disséminés par le vent

Pourtant je ne peux pas la fermer

ma main

je ne peux plus

qui viendra y poser la sienne ?

On m’a invité à dormir dans la chapelle avec des statuettes de beurre, un gigantesque tambour et des peintures de dieux tibétains qui grimacent sur les murs. Le sol de terre battue est douillet mais, du toit plat, on doit voir l’univers jusqu’aux intestins. Il gèle déjà et le vent m’a retrouvé, mais les montagnes sont encore claires comme en plein jour. Tout autour, c’est la lune, mais bien mieux habité. Plus d’attraction terrestre, le cœur si léger.

Lorsque tout ne sera plus possible

Il faudra mourir

Lentement

Haikou du lapin

Lorsque tout ne sera plus possible

Il faudra mourir

Lentement

Posé au hasard sur le gros caillou

Sans racines

Un lapin avec des pattes