Haut Mustang 8

LES PELERINS ETERNELS


J’ai rejoint mon sâdhu pour l’accompagner jusqu’au bout de son pèlerinage. Bientôt une année que nous avions quitté sa grotte aux sources du Gange où il avait médité les huit dernières années. Entre temps, cinq autres de ces sages nous avaient rejoint pour ce pèlerinage auquel ils avaient tant rêvé : les Lacs Sacrés de Damodar ! À la frontière avec le Tibet, à 5000 mètres d’altitudes et quatre jours de marche dans les montagnes, se situent les trois lacs où le dieu Vishnu s’est transformé en fossile.

Pour eux, cette histoire mythique leur avait suffit à quitter leur coin d’ermitage, sans argent, sans conscience des dangers à braver, sans soucis. Mes six sâdhus ont chacun une couverture, une longue barbe et des pieds nus. Ils portent aussi leur sébile – même si, là où l’on va, il n’y aura personne à qui demander l’aumône. Avec la caméra, les micros, l’appareil photo, l’enregistreur radio et les batteries, j’ai 30 kg de plus. Mais pour les trousses de maladie et de nettoyage, là on se retrouve : néant.

Eloge de l’insécurité

Descendre dans les canyons, traverser les rivières, passer des cols secs et pelés comme notre peau. Le vent fume nos dernières cigarettes et emporte nos paroles. Trois jours que l’on n’a plus vu de villages et que seuls les Sâdhus hantent ce désert. Ils font de petites processions de barbus silencieux et souriant qui avancent, pieds nus, le regard au soleil implacable. Rien que des saints hommes hindous, et moi qui n’ai foi en rien, sinon en l’homme. Mais le charme de ces éternels pèlerins est dans leur bonhommie et dans leur constante tendance au pique-nique. Chacun partage le peu qu’il possède et on se retrouve devant une couverture achalandée de raisins secs, de noix et de farine grillée qui fait bien vite oublier le riz sec du soir. Je les suis donc et filme, les précède pour varier les angles, marche à reculons pour les interviewer et me tue à la tâche. À 5000m, à tourner en apnée pour ne pas trop bouger, je m’épuise vite. Et on se marre ! Enfin, eux surtout, avec leur manie de faire des pauses chaque deux heures pour fumer du haschich – l’herbe sacrée du Dieu Shiva, comme ils disent. Pourquoi tu te charges autant ? me répètent-ils. – Tout ce que j’emporte, c’est pour mon film ! – Alors pourquoi tu veux faire ce film ? – Faire des films, ça m’aide à vivre. Ca donne un sens à tout ça. – Les films, ça te sort surtout du présent ! Laisse ça, y’a un tout autre sens à la vie…

Outre ce haschich que l’on trouve partout dans l’Himalaya, dans leur besace, ils ont emporté la statue d’une divinité, et ces restes de nourriture qu’ils s’empressent de distribuer. Dans leur besace, une foi indéfectible en ce dieu qui les a déjà protégés malgré l’altitude, le froid, la faim, les maladies… Ils sont persuadés que, en cas de coups durs, Dieu mettra sur leur chemin un sauveur, un plat de lentille ou le médicament adéquat. Plutôt que combattre cette insécurité, il l’exploite et en font une force qui les plonge perpétuellement dans le présent, sans crainte, sans attente. Parmi cette humanité qui tremble et se protège de tout, ils semblent les plus heureux. Mais ils ont mis des années à redevenir jeunes, insouciants, à trouver la clef du présent. Et moi qui vit si souvent en somnambule.

Publicités

Les commentaires sont fermés.