Haut Mustang 6

Lo Manthang


Aujourd’hui, la faim n’est plus une douleur physique, mais bien morale. Sur cette carte farfelue qui m’a perdu dans les montagnes du Mustang cette dernière semaine, je vois que j’approche de la capitale : Lo Manthang. Au fil des pas, ce Royaume Interdit auquel je rêve depuis des mois se transforme lentement en montagnes de saucisses, caisses de bières tibétaines, lard gras à souhait, pain de seigle – et là je vois bien que je déconne. « On ne prie pas le ventre vide », postulait le Guru Nanak qui instaura des repas gratuits et à volonté pour tous ses fidèles sikhs en Inde. Quand le ventre envahit l’esprit, il n’est plus de place pour rien. Et là, à quelques heures de descente encore, je la vois déjà cette capitale. « Lo Mantang, 3’880 mètres, enceinte bâtie au XIVième siècle, dit la carte. 800 habitants, dont 500 moines tibétains ». Le Tibet avant les Chinois, celui des yaks et du bouddhisme originel, celui des livres et de mes rêves, celui du véritable repas que j’attends depuis des jours (saucisses, bières, lard gras à souhait – oui, je l’ai déjà dit, mais bon !). Vu d’ici, ce n’est même pas un village : un monastère rouge qui marque le centre de la capitale et des mâsures qui se confondent avec le sable.



À peine passés les murs de la citadelle, les moines m’ont invité à partager une de leur cellule. J’aurais adoré, mais pour l’instant, je rêvais de boustifaille (saucisses, bières, lard gras à souhait…), d’orgie et de plaisirs bien terrestres qu’ils auraient été incapables de m’offrir, ces bons moines. Juste en face, dans la maisonnette de boue qui se prétend « hôtel », il y a une grand-mère aveugle et bavarde, une belle jeune femme qui désire apprendre l’anglais, et des enfants qui, eux, ont juste appris à manger. Respectant l’ordre, je m’assieds à côté du dernier et attend ma potée.

Pendus au plafond – pour Noël sans doute –  des guirlandes de viande sèchent. La bière chinoise coûte la moitié de la népalaise. L’essentiel vient d’ailleurs de la Chine – plus de la Chine que du Tibet, culturellement parlant – et les cuisines s’emplissent de thermos chinois, lessives chinoises, draperies chinoises.

Les prix ont triplé, parfois décuplé tout au long de la route, car tout ce qui n’est pas produit localement – c’est à dire presque tout – vient à dos d’homme : poules, bières, sucre, pâtes, tuyauterie, papier, casseroles… La douche n’est pas non plus un produit local. Les tibétains s’en servent donc avec parcimonie. Ils disent se laver trois fois par vie : à la naissance, à leur mariage et après leur mort avant d’être offert aux vautours. Mais bien peu parviennent à véritablement distancer leur naissance de leur mort. Beaucoup de femmes meurent en couche – l’hôpital le plus proche est à 5 jours de cheval – et les nourrissons survivent rarement à la rudesse du climat. Alors les rescapés du Mustang sont de solides fermiers gouailleurs au poumon large, à la peau tannée, prêts à tout pour la consumer gaillardement, cette vie.

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