Haut Mustang 3

LE ROYAUME INTERDIT

« Royaume Interdit du Mustang, bastion reculé de la culture tibétaine traditionnelle, le Haut Mustang est nommé Royaume Interdit en raison de son inaccessibilité. », dit la carte de Mr. Gondoni.  Moi, ça fait trois ans que j’en rêve. Même si ces hautes vallées de la frontière tibétaines ont été ouvertes aux rares voyageurs depuis peu, les permis demeurent cependant aussi onéreux que difficiles à obtenir. Si je pouvais trouver un groupe ou une caravane à laquelle me rallier, je pouvais traverser légalement le Haut Mustang en dix jours : « Un mois ? Impossible ! répétaient ces bureaucrates qui vous extorquent 1000 roupies à chaque requête. Dix jours, c’est le maximum autorisé. Et c’est pour votre bien : ces terres oubliées ne sont pas faites pour les voyageurs solitaires. Il vous faut 15 mules et un guide officiel. Compris ? » Pas vraiment, non, m’enfin…

Jour 15, sans porteurs ni mules.

J’ai beau tenté de relier ce paysage à un souvenir, mais rien ne vient. Peine à imaginer que ce paysage lunaire soit bien réel, et que je le traverse depuis trois jours, moi, petit Suisse paumé dans ce monde trop vaste.

Au creux des canyons et des falaises, dans ce petit village sans nom, les villageois quittent leurs champs de blé pour regagner leur maison de boue. Sur le toit, on conserve précieusement le bois pour les festivités et brûle plutôt le crottin. On allume le poêle avec celui du cheval, plus inflammable, puis bourre avec celui des chèvres, plus calorifère. Avec une louche, la maîtresse de maison puise dans un jerricane rempli de ces petites boules noires – folle envie de maltesers. Le fromage de yak sèche près de la fenêtre, sous des guirlandes de viande maigre. Sur la table, un pot de chambre où l’orge termine à peine sa fermentation qu’il est servi à toute la tablée.

Ces tibétains ont le bonjour timide mais la main leste à remplir les verres. Emmitouflé dans cinq couvertures, un nouveau-né tout sale m’inspecte du coin de la pièce. – Oui, volontiers encore un peu de cette bière ! – Et dehors, le vent frappe à la porte sans se lasser. Il n’y qu’à rester dehors, je le rejoindrai bien demain. Ce que ce vent est épuisant. Ce que les femmes sont belles. Même la maîtresse de maison, avec ses 50 ans, a conservé un regard si curieux, si espiègle. Dans un vieux tube de bambou, elle mélange du thé, du sel et du beurre de préférence rance pour ajouter du goût – et j’ai tant besoin de graisse ces jours. Elle a le rire leste et entretient un parterre médiéval de petites vieilles  parfaitement momifiées. Le soleil et le sable les ont tannées. Le vent a dû les sécher, mais qu’est-ce qui leur a ôté leurs dents ?

Ils semblent vivre comme le bœuf

pousse son sillon

Moi je n’ai pas de piste

je tente de laisser des traces

pour me persuader que j’existe

Dans ma main ouverte

des grains de sable disséminés par le vent

Pourtant je ne peux pas la fermer

ma main

je ne peux plus

qui viendra y poser la sienne ?

On m’a invité à dormir dans la chapelle avec des statuettes de beurre, un gigantesque tambour et des peintures de dieux tibétains qui grimacent sur les murs. Le sol de terre battue est douillet mais, du toit plat, on doit voir l’univers jusqu’aux intestins. Il gèle déjà et le vent m’a retrouvé, mais les montagnes sont encore claires comme en plein jour. Tout autour, c’est la lune, mais bien mieux habité. Plus d’attraction terrestre, le cœur si léger.

Lorsque tout ne sera plus possible

Il faudra mourir

Lentement

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