BENARES


41° Dès que la nuit amène un peu de fraicheur, la vie prend sa revanche, rageuse, empressée, maladroite. Les vaches se ruent sur les déchets, les hommes sur le tabac à chiquer et les petits arnaqueurs tentent de faire leur butin au plus vite. Sur les rives, entre les bûchers de crémation et les chiens qui se partagent les restes des cadavres, on joue au cricket en hurlant. La foule s’amasse, se bouscule, s’éperonne. Le vent brûlant a des goûts de sang.

Un agori baba, un fakir sacré vêtu de guenilles vole un tibia au nez des chiens et se met à le ronger. Lorsque je l’interromps pour lui demander pourquoi il mange de la chair humaine, il m’en tend un morceau et me répond : « Je ne suis pas cannibale mais philosophe. Et il est temps que les hommes cessent de se bâtir des tabous. Le cadavre d’un poulet vaut bien celui d’un homme. Tout ce qui a été créé par Dieu ne peut qu’être bon. C’est juste ton regard qui crée le mal, le sale, l’interdit ». Il y a une folie sourde dans cette touffeur. Songeant encore à ces paroles, j’allais chez le barbier pour me faire raser tant il fait chaud et je me suis trouvé, une lame sur le front, la boule à zéro. Il m’aurait fait les sourcils que je ne m’en étais pas aperçu. Sans doute que l’agori baba avait raison : « C’est très bien comme ça ».



4 heures du matin et guère moins que 40°. Au sortir du barbier. L’agori baba fait à nouveau ses courses entre les bûchers de crémation qui éclairent les berges comme des feux de joie inquiétants. Le vent se calme lentement et l’odeur de chair brûlée envahit à nouveau la ville.

Sur la berge, un pêcheur au chômage me prend pour un tour de barque sur le Gange. Sa fille de dix ans l’aide à ramer avec un rire rageur. Une jeune mère, superbe dans son tissu orange, immerge son nouveau-né dans les eaux du Gange. Autour d’elle, des cadavres y retournent, au Gange. Dans cette danse macabre, il n’est plus de castes, tous les Indiens sont égaux devant la mort, comme à la naissance. Et cette humilité fait du bien. La gamine qui rame encore en chantant me sourit. Ce matin j’aime plus cette ville que je la crains. Son chaos est un bon antidote à ma vie trop artificiellement rangée.


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